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Readme : « Fucking Kassovitz » par François-Régis Jeanne

jeudi 9 avril 2026. Chroniques › Readme

Extrait de l'émission CPU release Ex0239 : L'IA fait son cinéma, première partie.

Le projet a une idée titillante qui a tout pour brasser large, mais la compta ne suit pas, deux cultures s'opposent sur le même but, les techniciens reçoivent des contre-ordres, le lead intrigue pour la place de project manager et au final, ils livreront tous un échec industriel. Bienvenue dans les coulisses d'un film qui pourraient éclairer bien des projets informatiques.

2006, sortant du tournage de « Munich » par Steven Spielberg et toujours auréolé du succès de « La Haine », Mathieu Kassovitz se lance dans un ambitieux projet de film de science-fiction, « Babylon A.D. », adaptation d'un roman post-apocalyptique de Maurice Dantec.
La vision artistique du réalisateur est de mélanger 3 genres cinématographiques, chacun incarné par un style de réalisation par plan où apparait une star. À l'affiche : Vin Diesel pour le blockbuster américain, Michelle Yeoh pour l'action-shooter hong-kongais et Mélanie Thierry pour la fine-fleur du cinéma français.
Vin Diesel est à son climax d'action-hero avec la série « Fast and Furious » quant à son incursion dans la science-fiction, elle a été parfaitement réussie avec « les Chroniques de Riddick ».
Mathieu Kassovitz, lui, a l'ambition de sortir la science-fiction du cinéma de genre où la cantonne la critique française, souhaitant se hisser aux côtés de Jeunet, Caro et Besson.

L'idée est ambitieuse, le montage financier fait intervenir plusieurs producteurs, à la fois européens et l'américaine 20th Century Fox. Et comme l'idée est de tourner en Europe pour valoriser le savoir-faire du vieux continent pour de futurs blockbusters, les limites budgétaires font que le tournage aura lieu en République Tchèque.
Vin Diesel a été imposé par la production américaine, et l'acteur s'implique personnellement dans le projet, arrivant 3 semaines avant ses scènes afin de s'entrainer avec les cascadeurs.
À priori, y'a peu de chance que ça parte en sucette… et pourtant !
Deuxième jour de tournage, une cascade tourne mal, le kickboxer Jérôme le Banner se fait casser la jambe à cause d'une erreur de Vin Diesel. Et le film va commencer à prendre du retard. L'hiver trop clément incite à délocaliser le plateau en Islande pour les plans dans de vastes paysages abondamment enneigés.

Mais au retour dans les studios tchèques, une partie des décors n'ont pas été construits. C'est là que Mathieu Kassovitz apprend avec stupéfaction que le financement nécessaire a été retenu par les producteurs pour une raison inconnue. On arrive donc au paradoxe que faute d'avoir financé dans les temps la construction du plateau, les producteurs vont payer les équipes à ne rien faire durant un nombre indéterminé de semaines. Le planning du tournage doit donc jouer avec ce qui peut être construit au plus vite.
Nouvelle déconvenue : Mathieu Kassovitz découvre que les décors, les costumes, les accessoires, ne suivent pas sa vision, ont été faits à l'économie ou redesignés sans l'en prévenir donc sans son accord et sans prévenir les autres corps de métiers, ce qui va poser des soucis de cohérence lors de la post-production des effets visuels.

Ajoutons un acteur principal, Vin Diesel qui ne s'implique plus, pas du tout coopératif, ce qui jette deux fois du comburant (du vin, du diesel) sur l'humeur inflammable du réalisateur ; lequel a déjà du mal à ré-écrire à la volée son script à cause de ces contraintes ubuesques. L'atmosphère est explosive, et pète d'un coup : Kassovitz envoie une caméra à la tronche de son acteur star, lequel quitte le plateau pour discuter avec ses avocats en Californie. On comprend que son retour sur le tournage n'a lieu que suite à un savonnage sérieux du futur Malotru.
La production reprend, mais l'acteur traîne toujours des pieds et le metteur en scène a les nerfs éprouvés. Arrive la cassure définitive, où Vin Diesel prend à partie devant l'ensemble de l'équipe technique le réalisateur dans un long monologue, lequel préfère ne rien dire afin de laisser passer l'orage et ne pas se faire jeter par la major américaine. Sauf qu'après sa diatribe, Vin Diesel veut prendre le contrôle du tournage et ne cache plus qu'il fait venir des potes du métier au cas où. Les retards cumulés font intervenir les assurances.

Les assurances ? Oui : quand le budget prévisionnel d'un long-métrage dépasse quelques millions d'euros, une assurance de bonne-fin est prise par toute production responsable afin de garantir que le film soit terminé. Et pour certaines productions, on crédite même les ré-assureurs qui assurent les assureurs. Pratique devenue standard depuis que les dépassements budgétaires homériques du film « La Porte du Paradis » a mené la major United Artist à la faillite en 1980.

OK, et que font les assurances sur un film ?

[Fond sonore de Michael Kamen, « The Office Theme », bande originale de « Brazil »]
Tous les soirs, la compta d'un film va remonter l'état d'avancement sur le calendrier prévisionnel, les budgets estimatifs et dépenses effectives. Et donc, tous les matins, un assureur va regarder si financièrement la production reste dans les clous. Si y'a quelques jours de retard, un premier coup de fil s'impose. Si ça continue à dériver, une réunion en visio est convoquée pour le lendemain.
Et quand le retard cumulé indique un certain dépassement de budget ou que le décor principal a été détruit par une catastrophe ou qu'un acteur principal a un grave problème de santé, les deux dernières situations étant arrivés en même temps à Terry Gilliam, la vision artistique cède la place à la logique comptable.

Et donc débarquent sur le plateau de tournage des experts de l'assureur pour constater l'avancement du projet, les raisons des blocages et ces experts rédigent un rapport d'audit, incluant en pièces-jointes quelques tableaux excel plus glaçants qu'un film de John Carpenter. Soit la production continue telle quelle mais en se pressant, soit l'assureur accepte de faire une rallonge budgétaire, soit le film est arrêté et les investissements sont perdus, soit on passe à un plan de secours où l'équipe technique est remodelée.
Dans ce dernier cas, on acte la mise à l'écart du réalisateur, la coupure avant montage de scènes complètes, l'arrivée d'un yes-man qui va tenter de tourner la fin au plus vite et à l'économie. En général, soit le réalisateur ronge son frein, soit il retire son nom du générique pour y créditer un Alan Smithee, exprimant à mots couverts son désaccord sur l'œuvre diffusée.

Mettez-vous à la place de Mathieu Kassovitz : la situation qui lui a totalement échappée et ses énervements qu'on peut juger légitimes pourraient peser sur sa carrière ; il pourrait devenir triquart dans les studios américains, et peut-être que même les producteurs européens le cantonneront au rôle d'acteur.
Qu'est-ce qui lui reste ? Sourire à la caméra et dire en interview que tout va bien. N'étant plus réalisateur, n'étant pas acteur sur ce film, étant dépossédé du scénario, il n'est plus que toléré sur le plateau. Il promène son chien derrière les décors, pour croiser du regard ses ex-subordonnés qui soit l'ignorent, soit le regardent d'un air désolé.

En résumé : C'est Vin qui écrit, c'est Kevin qui réalise, y'a juste Mathieu derrière son combo, quoi… Et après, on dit que le film est indépendant, seulement contrôlé par les américains.
[Extrait de « Fucking Kassovitz »]

2008, après une longue période de post-production, « Babylon A.D. » sort en salles, est fade, se prend des critiques déçues et manque son public, manquant sa rentabilité. Mais le public ignore pourquoi un tel ratage.

Kassovitz n'en parlera plus. Mais l'insuccès de son film suivant, « L'Ordre et la Morale », finira de l'écarter de la réalisation cinéma. Il le prendra très poliment via son compte Twitter, je le cite :

J'encule le cinéma français. Allez vous faire baiser avec vos films de merde.

[en souriant] Ah oui, toute sa verve poétique…
C'est justement peu après la sortie de « L'Ordre et la Morale », donc 4 ans après le tournage de « Babylon A.D. », que Kassovitz envoie un lien Dailymotion sur Twitter, sans aucune explication ni commentaire. À l'autre bout, le making-of jamais sorti de « Babylon A.D. ». La vidéo est titrée « Fucking Kassovitz », citant une sortie énervée du réalisateur :

I'm not Orson Welles, I'm not Steven Spielberg, I'm fucking Kassovitz.

Le montage ne semble pas terminé, comme en témoigne l'absence de générique de fin. Clairement, on sent l'export d'une vidéo dont la production a été brutalement interrompue. Vu ce qu'il y montre, ce making-of n'aurait jamais dû sortir. En temps normal…

Usuellement, dans un making-of d'un film américain, tout le cast interviewé dit que tous les autres ont été géniaux, que l'aventure était formidable, que le script était super et que ce film sera le meilleur dans leur carrière. Matez-vous une centaine de bonus de DVD de blockbusters, y'a pas une goutte d'eau froide.
Jamais rien ne dépasse, le service com' va lisser tout ça, rappelant aux acteurs leurs obligations sur la promotion et leurs clauses NDA (Non Disclosure Agreement). Surtout que depuis 2010, tous les acteurs de premier rang sont impliqués comme producteurs au côté du réalisateur.

Mais là… Nous regardons donc le journal intime d'un film naufragé. La sacro-sainte vision française de l'auteur violemment percutée contre la mentalité de la 20th Century Fox où une major aura toujours raison. Les problèmes techniques ubuesques vont de pair avec des relations électriques entre un réalisateur exigeant et un acteur très imbu de lui-même qui veut devenir réalisateur. Les interviewes tournées durant la longue période de post-production montrent bien la différence culturelle et le choc qu'a vécu l'équipe. Dans ces interviewes, Vin Diesel a piscine et n'est pas là, le cascadeur Alain Figlarz expose son enthousiasme douché,

Il trouve le moyen de venir me voir pour me dire Alain, j'adore ce que tu fais, j'adore, I love you (la totale, hein), mais je viens pas !

Michelle Yeoh est désolée pour Mathieu Kassovitz qu'elle admire, et Mélanie Thierry n'a pas sa langue dans sa poche pour fustiger la star américaine.

[Mathieu Kassovitz] avait raison de réagir comme ça. Le problème est qu'il y avait tellement un manque de communication entre Mathieu et Vin…

D'un coup, le regard du public français sur ce film qui l'a déçu change complètement, et le naufrage s'explique, éclairé par ce making-of inespéré, montrant la réalité des coulisses, les gueulantes, les dessins d'art-concept rageusement jetés à la poubelle, des décors plus apocayptiques que prévus, les techniciens qui ne savent plus où se mettre et toute une équipe de cascadeurs préparées à donner le meilleur d'eux-même freinés par une masse de muscle starifiée qui enchaine les caprices.

5 années plus tard, Kassovitz twittera une photo où il annonce qu'il s'est réconcilié avec Baboulinet, alias Vin Diesel. Je vous laisse deviner l'origine du surnom, forcément lié à celui du film naufragé « Babylon A.D. ». Réconciliation de façade, et le surnom restera à Vin Diesel. D'ailleurs, ses collègues de la saga « Fast and Furious » lui trouveront d'autres surnoms d'autant moins charmants. Baboulinet s'en fiche : il est entré dans la franchise Marvel avec un personnage qu'il doublera dans toutes les langues : Groot. Et sans avoir besoin de répéter des cascades.
Kassovitz ne sera plus qu'acteur, mais 15 ans après « L'Ordre et la Morale », il signera son retour dans « The Big War », adaptation de la bande-dessinée « La Bête est morte » d'Edmond Calvo.

Pour en revenir à cette vidéo, ce documentaire est à voir, pour ce qu'il montre de la difficile coordination entre des intérêts pas si convergents sur un projet ambitieux. Le budget ne fait pas tout, et c'est pire quand il est volontairement pas fourni dans les temps.
Pour qui travaille dans l'IT, l'histoire raisonnera forcément d'anecdotes vécues : nombre de jeux AAA brutalement annulés après des années de production, des convergences entre entreprises qui explosent malgré des annonces encourageantes, et ne parlons pas d'ambitieux projets IT qui tournent au désastre pour des raisons parfois… surprenantes. Et si malgré tout, le produit sort, les utilisateurs ressentent inconsciemment les tensions internes, car après tout,

On ne shippe qu'un reflet de son organisation interne.
[sagesse populaire du peuple de l'IT]

Ce documentaire est le RetEx expiatoire, le retour d'expérience venu d'une autre industrie, le post-mortem d'un incident artistique et industriel qui en dit tant sur d'autres, celui qu'on attend avec impatience dans une journée de conférences techniques pour justement comprendre ce qui peut foirer dans son travail habituel, et pourrait décoincer des crispations dans un projet qui s'enterre.

Le making-of expose le cauchemar de toute personne impliquée dans des productions audiovisuelles avec un budget ambitieux. De nos jours, il explique pourquoi des réalisateurs et des producteurs se tournent de plus en plus vers l'IA générative.

Moins d'humains, c'est moins d'emmerdes

, ai-je entendu dire à la sortie d'un comité de pilotage IT. Avec le recul, ça me fait mal de reconnaitre que mon interlocuteur n'avait pas totalement tort.

« Fucking Kassovitz », documentaire de François-Régis Jeanne, réalisé en 2011, making-of du film « Babylon A.D. » par Mathieu Kassovitz. Disponible sur Youtube et d'autres plateformes vidéos participatives.

Textes : Da Scritch
Illustrations sonores : Atli Örvarsson ­— Auroras theme (Agnus Dei) (BOF « Babylon A.D. ») ; XXth Century Fox fanfare theme ; Michael Kamen — The office theme, BOF « Brazil » ; extraits de « Fucking Kassovitz » par François-Régis Jeanne
Photo : Photo promotionnelle du film « Babylon A.D. » avec Michelle Yeoh, Mélanie Thierry et Vin Diesel, © 20th Century Fox, D.R.

Pièces jointes

  • 0239-CPU-Readme-FuckingKassovitz(09-04-26).mp3

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