Extrait de l'émission CPU release Ex0230 : Musée informatique, seconde partie.
Puisqu'on parle de musée de l'informatique, et de collection de machines anciennes, intéressons-nous à la valeur pécuniaire de ces artefacts d'un passé IT. Je vais être honnête avec vous, il est parfois compliqué d'avoir une estimation qui fasse foi. Déjà, il y a le contexte : si vous la voulez lors d'un vide-grenier, d'une vente aux enchères, d'une revente d'un stock mort d'entreprise, sur un forum de collectionneurs de la gamme, ou pour l'assureur suite à un dégât des eaux… Il est difficile de pouvoir donner sur le coup la valeur inestimable de votre routeur Cisco Catalyst 3550 que vous chérissez depuis 2006.
Faire une moyenne des prix de vente supposés sur les sites de seconde main ne suffit pas. Ce qui donnerait le la
serait une publication régulièrement actualisée qui fasse consensus, notamment parce qu'indépendante et reconnue d'autorité par les vendeurs et acheteurs. L'association MO5 donnait une cote indicative sur les fiches des ordinateurs, fonction qui, hélas, semble avoir disparu de leur nouveau site web.
Dans le monde de l'automobile, l'Argus fait référence et se base sur la revente de voitures d'occasions. Cette cote sert aussi de base d'estimation pour racheter les voitures en concessions automobile dans le cadre d'une vente de véhicule neuf et pour les assureurs qui remboursent les véhicules économiquement non-réparables.
Dans l'IT, je n'ai pas d'exemple équivalent. La cote ne peut se baser que :
- sur la revente de matériel serveur, les ordinateurs et console sur les sites de seconde main ;
- ou le rachat d'un smartphone
usagé
par un vendeur afin de subventionner l'achat d'un appareil neuf par le même client. Et là, la cote ne s'adresse qu'au matériel de moins de 5 ans… et bien évidemment, avec une décote inévitable : le racheteur ne veut pas valoriser plus ce genre de matériel, car le but est de vendre du neuf en priorité.
L'estimation est plus compliquée quand on parle de sasfépu
ou, pour être poli en novlangue politique, d'objets patrimoniaux
. Alors je vais partir de mon expérience acquise quand je fus critique en bande-dessinée. Avec deux différences importantes :
- Il existe des libraires qui sont spécialisés dans les bandes-dessinées d'occasion, de même qu'on a souvent des stands de livres anciens sur les marchés de plein vent. En informatique, que nenni, y'a pas ce genre de magasins spécialisés. Au mieux des revendeurs spécialisés sur eBay.
- Et en bande-dessinée, comme il existe un Argus dans l'automobile, il existe un livre qui sert de référence et qui donne une cote presque officielle. Il s'agit du « Trésors de la bande-dessinée », plus connu par les initiales de leurs créateurs, « BDM ». Un très épais livre papier remis à jour tous les deux ans.
Le seul segment IT en France où il existe des magasins spécialisés en occasion, c'est dans les jeux sur console, et plutôt les récents, et ils fixent leur propre cote.
Commençons par estimer la cote d'une référence de machines.
La cote dépend en général en fonction de la quantité originellement produite et de l'affect lié à la marque. Le Thomson MO5 n'a été que très peu commercialisé hors de France, donc a connu un bien moindre affect [au niveau mondial] que son contemporain le MacIntosh premier du nom.
La cote de base peut être majorée si l'objet a été tiré dans une série limitée recherchée. Par exemple un iPod Touch d'Apple en (RED) edition
, dont la coque est de couleur rouge, et dont le primo-acheteur l'a acheté neuf plus cher pour soutenir la lutte contre le SIDA.
Au-delà des éditions limitées, un developer kit ou une machine prototype, comme l'Oric Phoenix dont nous avons parlé dans une émission, peut valoir beaucoup beaucoup plus cher, à la fois par sa rareté et sa valeur historique, et surtout parce que ces machines étaient en général vites jetées à la fin de leur courte durée de vie.
À générations identiques, une mise-à-jour particulière d'une référence matérielle peut avoir sa cote majorée par rapport à une autre révision d'exactement le même modèle.
L'objet peut avoir été dans une révision particulière qui est considérée comme meilleure sur un plan technique ou fonctionnel. Trois exemples dans le domaine des consoles de jeux :
- Les toutes premières versions de la Playstation première génération sont recherchées pour la qualité sonore de leur puce audio DAC. Et donc, demandée par des spécialistes dans la captation audio ;
- La Nintendo Wii première génération pouvait faire tourner les jeux GameCube, et avait en plus les prises pour utiliser les manettes et les cartes mémoires de la GameCube, donc faire tourner certains accessoires spécifiques ;<.
- La Playstation 3 ou la 4 dans une des toutes premières versions si leur OS n'a pas été mis à jour donc avec une protection anticopie faible, afin de la contourner pour faire tourner dessus des logiciels homebrew.
À partir de cette cote d'un modèle, la valeur réelle d'un objet donné peut différencier selon son état : quasi neuf ou assez dégradé, soit par accident soit par l'usure. Dites-vous qu'un MacIntosh 128k ou un IBM PC XT [bon ok, je n'ai que la vidéo d'un AT], les premières incarnations des ordinateurs actuels, ça se trouve parfois unboxed
, dans leur boîte d'origine jamais déballé. Et dans ce cas, leur valeur s'envole. Pas uniquement parce qu'ils sont complets, avec leur manuels et leur connectique et théoriquement fonctionnels, mais aussi… parce qu'ils sont réellement d'aspect neuf, pristine
, le plastique ABS beige n'a pas jauni par l'oxygène et des ultraviolets, le caoutchouc n'est pas dégradé par la poussière et la sueur.
Le coût d'une restauration de l'électronique peut être important, notamment s'il faut changer des condensateurs chimiques qui peuvent avoir gonflé, si des connecteurs rouillent, si la carte-mère est bouffée par un acide, si le boîtier a été griffé ou une charnière cassée. Un coût qui dégrade d'autant sa valeur.
À l'inverse, si l'ordinateur ou la console ont été élégamment étendus par différents accessoires, genre cartes accélératrices, adaptateurs SCSI vers SATA ou encore adaptateur vidéo propriétaire vers connecteur HDMI, sa valeur sera rehaussée.
Si l'objet a néanmoins vécu, il peut voir sa valeur s'envoler d'un coup de feutre ! Ainsi, en 2012, un restaurateur de console de jeux avait acheté dans un vide-grenier une Game & Watch Donkey Kong. Il a documenté sa restauration, nettoyant soigneusement un graffiti dessus… c'est après publication de son tuto que des gens lui ont fait remarquer qu'il a consciencieusement effacé au dissolvant un autographe de Shigeru Miyamoto, le designer légendaire de Nintendo… divisant instantanément par cent la valeur de la petite console.
Oups.
La valeur de l'artefact peut prendre une magnitude supérieure en fonction de son pedigree. C'est-à-dire de part le rôle avéré de cet objet unique dans l'histoire informatique ou la notoriété de son propriétaire.
On a parlé dans la précédente émission de la dispersion de la collection de Paul Allen, le co-fondateur de Microsoft. Y fut vendu notamment un Apple I original.
Les Apple I ont une très forte valeur sentimentale auprès des fans de la marque à la pomme, et comme il n'a été produit qu'à 200 unités originales, la moindre carte-mère nue vaut déjà assez cher. Sauf que là, il a été habillé dans un boîtier fini, ce qui a encore augmenté sa valeur.
Que cet Apple I a été dans la collection Paul Allen lui donnait déjà un historique intéressant. Ce même Paul Allen l'a acheté à Apple, où il fut utilisé quotidiennement par Steve Jobs, notamment pour concevoir l'Apple II, information certifiée par la maison de vente aux enchères Christie's. Ça, c'est un pedigree. Ce qui fait que l'ordinateur a été vendu à une valeur stratosphérique : 945 000 $… [coup de marteau] auquel il faut ajouter 21 % de com' de Christie's.
Mais la valeur que donnera un vendeur à un objet ne deviendra réelle que si quelqu'un est prêt à l'acheter à ce prix-là.
Texte : Da Scritch
Photo : Old computers CC-SA-By Andrei!, détail