Extrait de l'émission CPU release Ex0237 : Réseau social professionnel.
Rigolo ou ridicule ? C'est peut-être ce que pensent des personnes arrivant pour la première fois sur Linkedin découvrant ces intitulés de postes étranges.
Genre Guru
, Ninja
, Prophet
, Evangelist
, à croire que les utilisateurs de ce réseau social sont victimes d'une épidémie virale de l'effet Dunning-Kruger. C'est même devenu un meme, à la fois de découvrir qui a pris un de ces intitulés de poste fantaisie, ou même de s'en créer un ! Et on a atteint peut être le pinacle de l'absurde avec le fameux développeur ×10
. Nous en avions discuté en 2019 dans notre release Ex0122 avec Hadrien Lanneau, justement sur cette poursuite à la décuplation affichée des compétences !
On va voir que, étonnement, ces intitulés, ces noms de jobs ne sont pas une exclusivité de LinkedIn, ni vraiment venu des personnes qui les portent avec tant de prestance. Et on va voir pourquoi cette vague a reflué depuis.
Pour commencer dans la confusion, il n'y a pas d'échelle claire pour déterminer si un Guru
dans une technologie est meilleur qu'un Ninja
dans la même technologie. Avouez que c'est très frustrant jusqu'à l'établissement d'une priorité décisionnaire quant à une stratégie de conception.
À priori, rien n'empêche de prendre de tels titres. À quelques exceptions juridiques : Ni ingénieur
, ni docteur
, ni master
qui sont des titres protégés par l'État, donc susceptibles de poursuite pour usurpation. Idem pour tout ce qui est grade militaire genre Admiral
ou Colonel
. Le terme Architecte
lui, il passe, tant qu'on ne parle pas de construction immobilière. Ça serait con de se retrouver avec un casier judiciaire pour de bêtes raisons d'hubris ou d'une envie maladive de faire claquer un CV.
Alors pourquoi une telle inflation de termes rigolos ri-di-cu-les ?
Le secteur IT est une exception sur le marché du travail : on se retrouve bombardé senior
au bout de seulement 5 années de pratique, là où dans d'autres secteurs, il faut attendre une dizaine d'années pour un tel adjectif qualificatif. Or, les technologies employées évoluent tellement vite qu'on a besoin de se démarquer sur une techno qui a à peine 5 années d'existence, quand vous ne la travaillez que depuis 2 ans. Au hasard ? L'IA générative via les Large Language Models. Ça tombe bien : au moment où nous enregistrons, les entreprises se plaignent d'un manque de talents disponibles dans ce secteur.
Or, qui dit IT
, dit le pinacle supposé dans cette industrie : la start-up !
Et comme le milieu des start-ups recrute plutôt des jeunes, dans un milieu où ça tutoie mais surtout où ça joue aux jeux vidéos pendant les pauses, ben ces termes fantaisies sont une manière d'attirer des ambitieux qui seront prêts à cumuler les heures jusque très tard dans la nuit.
À noter qu'actuellement ces titres de travail ronflants se retrouvent très rarement dans les CV spontanément envoyés sur des job-boards : il semble que le phénomène des intitulés de poste fantaisies se soit finalement surtout cantonné à LinkedIn une fois que la mode des offres d'emploi de Ninja dev ×10
soit passé. Car depuis, les start-ups ne se montent plus aussi facilement qu'au début de la French Tech. Et à l'heure où l'IA qui automatise voire ubérise les métiers intellectuels, n'importe quel junior arrivé sur le marché peut en moins de trois mois s'autoproclamer expert total du sujet. Et il n'aura pas totalement tort : Il est très probable que ce nouveau-venu à petites roulettes fasse parfaitement illusion pendant les premiers rounds du recrutement. Et avec l'évolution spectaculaire des compétences des agents IA, il tiendra, tant que la licence d'usage reste d'un coût soutenable.
Et pourquoi donc durant les années 2010s, des offres d'emploi proposaient des jobs aux titres dignes de n'importe quel gourou ? Tout simplement pour dire 3 choses :
- Que la boite qui recrute a un esprit jeune et cool, avant même que vous ayez remarqué que l'annonce indique qu'il y a un baby-foot dans les locaux ;
- Pour dire qu'on cherche quelqu'un sûr de lui, qui alignera les heures de travail supplémentaires pour justement donner une impression de maturité et d'expertise ;
- Pour ne pas dire qu'il y a besoin d'un senior à ce poste, que même il y a besoin de plusieurs postes, mais que le salaire ne correspond pas au niveau d'expertise souhaité.
Pour terminer sur ce sujet, vous avez remarqué que durant le générique de fin de notre émission CPU, ou en bas des pages web de nos émissions, nous nous affublons de noms de postes là aussi parfaitement ridicules. Nous assumons : C'était justement une manière ironique de se moquer de ces noms ronflants de postes dans le milieu des start-ups.
Textes : Da Scritch
Photo : 8ème salon professionnel Niort Frères, CC-By Frédéric Bisson, détail.