CPU ⬜ Carré Petit Utile

  • Programmes
  • Interviewes
  • Chroniques
  • Chercher
  • Suivez-nous !
  • Extrait de l'émission CPU release Ex0085 : Histoires de la cryptographie, 2ème partie : Le mystère d'Enigma.

    À l'aube du 5 Août 1914, à deux brassées des côtes prussiennes, un navire câblier britannique casse volontairement le réseau allemand de câbles transatlantiques. Celui-ci permettait à Berlin de télégraphier en dehors de l'Europe, notamment avec les États-Unis. Moins de 24 heures après leur entrée en guerre, le premier acte militaire du Royaume-Uni utilise donc un navire civil pour détruire une infrastructure de communication.

    Ce n'est pas ça qui va empêcher les armées du Kaiser Guillaume II de rentrer dans les campagnes françaises comme dans du beurre… et contre-intuitivement, les premiers succès Allemands vont aussi entraîner une autre faiblesse : l'armée germanique est entrée très profondément dans le territoire français, et n'a pas encore de structure de communication sur place, les Français ayant détruit les lignes télégraphiques en se retirant. Il faudra la stagnation du front à l'automne 1914 pour que les deux belligérants construisent des tranchés, et que donc les teutons vont câbler les campagnes picardes.

    Du coup, l'armée Allemande passe par la radio. Les ordres, les comptes-rendus, les appels à soutien, les prochains bombardements par les canons ; des informations transmises chiffrées avec un poste transportable de télégraphie sans fil. Évidemment, tout ce bavardage teuton intéresse l'armée française, qui monte une brigade du renseignement pour écouter et décrypter cette manne immense et vitale d'informations. Via la TSF, c'est un nombre absolument gigantesque de messages qui seront interceptés par les renseignements des états de la Triple Entente. Enfin, surtout les Français et les Anglais.
    Même les détails comptent pour les stations d'écoutes dénommés poste zéro : la manière dont est utilisé un manipulateur morse trahi son opérateur, s'il change de lieu d'émission, son unité a sûrement bougé avec lui. Comme l'État-Major Allemand changent assez peu de tranchées leurs troupes, au contraire des Français et des Anglais ; donc, ce détail n'en est pas un.
    Et plus il y a de messages chiffrés de la même manière, plus il y a de matière pour casser ce code. Il semble même que la conception des codes soit à bout de souffle vue la vitesse à laquelle ils sont percés, ou parfois des relâchements très dangereux par les opérateurs allemands.

    Oui, la section du Chiffre de l'État-Major Français n'étaient pas manchots pour casser les codes germaniques. Quant aux Anglais qui se lançaient dans ce sport, ils bloquèrent vite pour leur équipe naissante de crypto-ananlystes une très grande salle dans l'immense bâtiment de l'amirauté Anglaise, la pièce n°40, ce qui donnera son nom à ces services d'écoutes, la Room 40.

    L'armée Allemande a tenté des stratégies novatrices pour leurs communications codées : une substitution de mots. Un gros dictionnaire a été éditée pour ses services du chiffre, chacun des plus de 10 000 mots correspondant à un numéro d'index et/ou un code à 3 lettres. Les mots transcrits via cet index étaient alors ré-encodés par une autre stratégie, pompeusement appelée super-chiffrement.
    Malheureusement, ces idées n'étaient pas super de conception : Le dictionnaire n'était pas pratique à trimballer et très peu maniable dans l'urgence. Distribuer une nouvelle version du dictionnaire pouvait créer des soucis si tous les opérateurs ne l'avaient pas en même temps. le vocabulaire est du coup limité et si un mot n'était pas dedans, comme les noms de familles ou les lieux, la procédure d'encodage/décodage était alors plus lourde. Qui plus est, les procédures étaient compliquées à apprendre.
    Face à l'énervement des opérateurs, il n'était pas rare au début des hostilités que le message soit ré-émis en clair ; une aubaine pour les casseurs de code ! Et quand les Russes mirent la main sur des dictionnaires et les livres de codes de la marine allemande, ils s'empressèrent de partager leur découverte avec leurs alliés Anglais et Français.

    Bref, la stratégie de chiffrement germanique était peu reluisante pour l'Empire Allemand. L'affaire du télégramme Zimmermann sera l'exemple le plus désastreux.

    En 1916, Le Kaiser Guillaume II nomme Arthur Zimmermann ministre des Affaires Étrangères. Sa bonhomie est remarquée par une très bonne presse à Washington. Les États-Unis se sont confortablement installés dans une neutralité qui arrange les Allemands et les Austro-Hongrois. D'ailleurs "le président américain Woodrow Wilson vient d'être réélu sur le slogan He kept us out of the war (Il nous a préservés de la Guerre).
    Mais l'Alliance des Français et Anglais font appel aux industries américaines pour leur effort de guerre. Les Allemands souhaiteraient couler par le fond tout bateau de ravitaillement traversant l'Atlantique, même ceux battant pavillon à la bannière étoilée. Ce qui serait bien évidemment une déclaration de guerre.

    En ce début d'année 1917, la stratégie germanique est audacieuse : déstabiliser au plus vite l'Empire Russe. Pour cela, Berlin alimente les troubles en Russie contre le Tsar (ils iront jusqu'à convoyer Lénine de la Suisse vers la Russie, l'éloignant par la même de leurs propres troubles) ; une fois Nicolas II de Russie renversé, négocier la paix, se libérer ainsi du Front de l'Est, pour tout reporter dans les tranchées en France, tout en coulant le ravitaillement des Français et des Anglais.

    La traversée de l'Atlantique est très longue et périlleuse sur un navire Allemand, et que le premier vol transatlantique n'aura lieu que 10 ans plus tard. On est le 16 janvier 1917, la guerre sous-marine est prévue le 1er février, envoyer un texto câblé reste le plus rapide.
    L'Empire Allemand, tout en caressant l'aigle américain dans le sens du ramage, se prépare à lui voler dans les plumes avec l'aide de l'aigle Mexicain.

    Zimmermann fait écrire un message chiffré pour l'ambassadeur allemand à Washington afin de coordonner des attaques contre les États-Unis avec des alliés. Ironiquement, pour le transmettre, le message chiffré est confié à l'ambassade des États-Unis à Berlin, les diplomates américains pensant agir pour négocier la fin des hostilités. Ce message est envoyé à la représentation diplomatique américaine en Suède, d'où il est transmis à Londres pour être câblé vers l'Amérique. Oui, le routage était un peu compliqué en temps de guerre.

    Même s'il passe par les lignes télégraphiques de l'ennemi, les services du Chiffre de Berlin assurent les diplomates allemands de l'inviolabilité du message grâce à son surchiffrement miracle.
    YOLO ! comme disaient les jeunes dans les tranchées.

    Plantage !
    Ce télégramme sera évidemment intercepté par les Anglais et comme pratiquement tous les codes allemands, décodé par la Room 40 des services secrets de Sa Majesté. Le message sera publié dans la presse de Washington, son contenu sera confirmé par Zimmermann lui-même, et il provoquera la sortie de la position isolationniste des États-Unis : Le Congrès vote l'engagement le 6 avril 1917. 2 millions de soldats américains seront dans les tranchées françaises lors de l'Armistice en Novembre 1918, renversant complètement le rapport de force malgré les renforts germaniques libérés de l'Est. Le double de l'effectif allait arriver l'année suivante, de quoi complètement submerger l'armée Allemande et faire une percée de l'autre côté du Rhin.
    De non-interventionniste à soutien libérateur, le président Wilson fut célébré en Europe, ayant des places à son nom un peu partout dont une à Toulouse, célèbre pour ses projections de blockbusters hollywoodiens.

    Car, comme le rappelle l'historien…

    Si les ricains n'étaient pas là, nous serions tous en Germanie
    [ Michel Sardou - « Les Ricains » ]

    (bon, ok, c'était pas pour cette guerre-là)

    Un revirement spectaculaire grâce à un cable leak

    Une autre défaite cuisante pour les déchiffreurs de l'Armée allemande se fera sur le terrain des opérations : un nouveau code est déployé en mars 1918 afin de préparer une offensive majeure visant à prendre Paris, GEDEFU 18 ou ADFGX pour les oreilles françaises. Autour de Paris se massent des troupes germaniques en 5 endroits, et les forces en réserve ne peuvent en contenir qu'en un point. Où se fera l'offensive ?
    Ce nouveau code sera cassé dans les 3 semaines par un seul décrypteur français, Georges Painvin, obstiné et surtout dans la peur d'une percée catastrophique. Grâce à l'information décisive décryptée du radiogramme dit de la Victoire, l'offensive allemande du 9 Juin est repoussée à Compiègne. L'exploit est intellectuel, le prix humain des batailles reste terrifiant.

    Habilement manœuvrée par la manière dont sont sorties les informations, l'armée Allemande ne remettra pas en cause ses méthodes de chiffrement. De toutes façons, l'Armistice signée, les militaires du Kaiser Guillaume II auront bien d'autres préoccupations...

    Auteur : DaScritch
    Illustration : Exploding in his hands, caricature de Guillaume II, soufflé par la bombe du télégramme Zimmermann, illustré par Rollin Kirby pour le New York World, mars 1917, domaine public.

    Pièces jointes

    Aucun commentaire

    Ajouter un commentaire

    Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

    Haut de page