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  • Extrait de l'émission CPU release Ex0076 : Histoires de la cryptographie, 1ère partie : Du papier et des neurones.

    Durant la décennie 1890, la télégraphie sans fil connait d'importantes avancées technologiques, mais sa mise au point demande des investissements très conséquents. La radio avait un avenir commercial auprès des entreprises, et notamment des armateurs de paquebots (coucou le Titanic !). Mais encore une fois, il était bien plus intéressant financièrement et fiscalement d'en vendre l'usage aux militaires.

    Le chemin est quasi tracé : la télégraphie est entrée dans les mœurs des états-majors. Il devient vite important pour les armées de déployer le plus vite possible le câble du télégraphe sur les terrains d'opérations. Ainsi, durant la Guerre de Sécession de 1861 à 1865, l'armée Unioniste a constitué un régiment du génie, le Signal Corp, qui plante les poteaux et tire « Le fil qui chante » le long des chemins de fer.

    Avec une portée de transmission annoncée de plusieurs milliers de kilomètres, la télégraphie sans fil annonçait un net gain pour les télécommunications militaires, surtout pour la Marine. Mais du coup, les communications pourraient aussi être captée en territoire ennemi, il faut donc en sécuriser la confidentialité.

    Guglielmo Marconi crée à la fin des années 1890s un dispositif permettant de n'émettre que sur une longueur d'onde très précise, contrairement aux premières émissions radio à étincelles qui émettaient sur un très très large spectre et avec leurs émetteurs qui claquaient plus bruyamment que le tonnerre. En businessman, le physicien italien attend que ses brevets soient validés pour les commercialiser, mais cela ne l'empêcher pas de vanter son invention.

    Marconi proclamait notamment qu'il était impossible d'intercepter et de remplacer un message, car les fréquences étaient trop difficiles à écouter. Et donc que sa radio était un média sécurisé et confidentiel.

    En Février 1903, il s'épanche dans la presse anglaise, se vantant comme suit :

    Je peux régler mes instruments de manière à ce qu'aucun autre instrument qui n'est pas exactement réglé de la même manière puisse écouter mes message.

    La lecture publique en Juin 1903 à Londres par son partenaire John Ambrose Fleming devant la Royal Society devait en faire la brillante démonstration. À 500 km de là, Guglielmo Marconi se prépare à émettre un message convenu sur un émetteur de son invention. Du haut de ses 29 ans, il sait que cette démo publique va consolider sa réputation scientifique, mais aussi le crédit de ses entreprises qui ont justement besoin d'argent frais.

    Mais alors que Fleming commence à parler à la foule, l'appareil récepteur à ses côtés se met à faire des tics tics, recevant un message en morse. Des personnes dans l'assistance montrent un certain malaise quand le message est décodé :

    RATS RATS RATS RATS, There was a young fellow of Italy, who diddled the public quite prettily.
    (Rats rats rats rats , un jeune homme italien a joliment roulé le public.)

    Plantage !

    La méthode d'envoyer publiquement des injures limites racistes était loin d'être la plus fine, mais elle a clairement démenti l'affirmation censée être démontrée ce soir-là.
    Ce premier piratage radio, un hack avant l'heure, fut qualifié de holliganisme scientifique par Fleming, dans une interview au Times où il invita à dénoncer son auteur.
    4 jours après, le prestigieux quotidien reçu une lettre revendiquant l'action.

    Nevil Maskelyne revendiqua le piratage. Un illusionniste de 39 ans, artiste de music-hall certes, mais aussi scientifique amateur. Il fait partie d'une longue tradition d'illusionnistes qui attaquent les affabulateurs scientifiques et imposteurs pseudo-scientifiques. Pour le plaisir, je ne peux m'empêcher de citer :

    Ben oui… Quoi de mieux comme expert en fraudes que des spécialistes de l'illusion et de le dissimulation ? Un challenge nettement plus passionnant que sortir une colombe d'une manche…

    Maskelyne motiva son acte par les nombreux dépôts de brevets par Marconi, qui s'appropriait parfois les travaux de Heinrich Hertz et de Nicolas Tesla. C'est exact, mais dans les faits, l'illusioniste amateur de sciences physiques a été approché par la Eastern Telegraph Company, qui a tiré des cables sous-marins transcontinentaux jusqu'aux Indes. Un investissement conséquent et un monopole sur la messagerie instantanée, pardon, le télégraphe, mis en danger par les démonstrations de transmissions transatlantiques de Marconi en 1901.

    Eastern Telegraph Company finança Nevil Maskelyne pour qu'il espionne Marconi, et démontrer d'éventuelles faiblesses dans ses inventions. Maskelyne errigea un mat antenne de 50 m, pas loin d'une des stations d'émissions de Marconi. Et comme il le dit dès 1902 dans la revue spécialisé The Electrician :

    Le problème n'était pas d'intercepter ses messages, mais de gérer l'importante puissance radio-électrique reçue.

    Car oui, un an avant, il avait déjà prouvé qu'on pouvait écouter les messages avec un récepteur sans sélecteur de fréquence, alors que la technologie des fréquences devait justement écarter les oreilles indiscrètes.

    Ce soir-là, en montant la première station radio pirate, Maskelyne avait publiquement démontré qu'on pouvait aussi émettre à la place d'un émetteur de Marconi, sans pouvoir différencier la source. Ce n'est pas ce hacking qui va arrêter la radio, ni les entreprises du serial-startupper Marconi, mais le physicien italien a clairement survendu les capacités de son invention pour valoriser exagérément les brevets et obtenir un financement des militaires. Il est plus que probable qu'il clamait l'improbable en connaissance de cause, à savoir la confidentialité d'une fréquence radio dans une diffusion omnidirectionnelle. Et il semblerait que Guglielmo Marconi en soit tellement coutumier qu'un siècle plus tard, des spécialistes remettent en question sa supposée première transmission radio transatlantique en 1901.

    Au final, dans cette cascade, seul l'ego du physicien italien fut blessé, ainsi que celui de Fleming, lequel s'épancha dans la presse pendant des semaines ; traitant l'acte de Maskelyne comme une insulte à la science. Maskelyne répondit poliment en lui suggérant de se concentrer sur les faits :

    Je rappelle au Professeur Fleming que l'injure n'est pas un argument.

    Écrit innocemment le drôle qui les avaient traités de rats.

    Les militaires en tirèrent vite les conclusions qui s'imposaient après cette contre-démonstration : la radio est une infrastructure publique, où n'importe qui peut écouter ou émettre. Pour la confidentialité, il faudra ajouter une couche de chiffrement ; le cryptage par fréquence secrète a montré son échec…
    À moins d'émettre que très rarement sur une fréquence, ce que font encore certains services secrets actuellement.

    Les travaux de Marconi et de Fleming furent extrêmement utiles pour le développement de la radio, tout comme ceux d'Hertz, de Tesla et d'autres physiciens contemporains. Ils ont juste été survendus.

    Quant aux câbles sous-marins… les diplomates Allemands passèrent à la radio quand les britanniques coupèrent délibérément leurs câbles sous-marins, permettant aux Renseignements britanniques de les mettre sur écoutes. C'était en 1914. Eh oui, déjà…

    Auteur : DaScritch
    Photo : Poste d'émetteur de TSF à éclateur Radiguet & Massiot sorti en 1900, présenté au American Museum of Radio & Electricity de Bellingham (USA). Photo CC Jez S

    Pièces jointes

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