Extrait de l'émission CPU release Ex0235 : Doublage robot, première partie.
Bonjour à toi, Enfant du Futur Immédiat, toi qui Dimanche matin va te mettre ce dessin-animé que tu aimes tant, série que tu bassines à ta petite famille.
Je vais te surprendre : La France est un immense exportateur de dessins-animés ! Et pour cela, les producteurs ont dû internationaliser leur production, donc penser d'abord à vendre à des chaînes de télés étrangères ou des services vidéos internationaux avant de songer aux diffuseurs français.
Et donc les voix des petits personnages que tu vois à l'écran ont d'abord été créées en Anglais, et ensuite doublées en Français.
Oui ! oui ! Marinette, Chatnoir, tout ça, ils parlent Anglais dans leurs aventures, et les voix françaises viennent après. Alors que la série est écrite et produite en France !
[Extrait du générique d'ouverture du dessin-animé « Miraculous Ladybug » en français, qui bascule en anglais]
D'ailleurs, si tu passes ce dessin-animé en version dite originale
, tu vois clairement que les mouvements de bouche sont bien plus raccords quand ils minaudent en anglais. Oui oui, leurs lèvres collent alors mieux à leurs mots. C'est ce que l'on appelle le lip-sync
.
D'où un premier sujet : non pas, qu'est-ce qu'Emily elle connaît de Paris mais… comment a été créé le doublage ?
Aux débuts du cinéma, celui-ci était muet.
Comme tu m'écoutes à la radio, je ne vais pas te mimer la suite de ma chronique.
Pour expliquer les dialogues entre personnages ou indiquer l'action, fut inventé l'intertitre écrit sur un carton et filmé en plan fixe. Comme ça, les sourds et les non-sourds pouvaient comprendre le même film. La différence était que les entendant profitaient du bazar auditif de la salle de cinéma : outre le pianiste, les gens s'extasiaient, riaient, hurlaient, parlaient à voix-haute.
[Extrait d'un accompagnement par un pianiste d'un film muet, réhaussé de bruit d'ambiance]
Dès que les films commencèrent à s'exporter, et en premier les films français des Lumières, Gaumont, Pathé et autres Méliès, ces films, quoique muets, devaient être traduits. Sur le titre et notamment les cartons intertitres et dialogues. C'était facile : suffisait juste de traduire chaque carton, et faire un minimum de montage en copié-collé pour qu'ils soient prêts à projeter en Allemagne, Royaume-Uni, États-Unis, Espagne, etc…
Le hack est bête comme un Texas switch, la technologie parfaitement efficace. Les cartons intertitres furent même discipline reconnue aux Oscars, l'équivalent des Jeux Olympiques du Cinématographe. Un Oscar fut décerné au meilleur réalisateur/rédacteur de carton-titres lors de la première cérémonie en 1929.
Ce prix n'a été remis qu'une fois, d'abord parce que le cinéma parlant arrivait, mais là, je spoile, ensuite, à cause de la crise boursière de 1929, les organisateurs on fait l'économie de quelques tables, c'est qu'elles coûtent cher, ces statuettes dorées !
T'imagines, Joseph Farnham en descendant de l'estrade de la première soirée des Oscars, on lui a dit Bravo ! T'as un prix unique dans l'Histoire, celui des plus jolis cartons intertitres. Par contre, on aura beaucoup moins besoin de cartons, on n'a plus que les génériques de films à faire faire.
Heureusement qu'il était aussi scénariste, réalisateur et membre fondateur de l'Académie, il aurait pu trouver autre chose. Il sera aussi le premier oscarisé à mourir.
Nous voilà donc avec cette merveilleuse avancée technologique qu'est le cinéma parlant ; celle qui permettrait enfin d'entendre les acteurs, et aux propriétaires de cinéma de congédier pianistes et orchestres. « Lights of New York », « The Jazz singer », les premiers films talkies
cartonnent et enterrent le cinéma muet, toute la chaîne de production et diffusion doit vite évoluer.
Les exploitants de cinéma reçoivent donc du distributeur américain les bobines avec le matériel de sonorisation à adapter au projecteur. Mais ces films étaient projetés tels quels… avec leur son original en anglais. Et comme en France, on est cocardier et râleurs, lors des toutes premières séances de cinéma, le public s'est mis à huer en hurlant En Français ! En Français !
.
Eeeeeh oui, déjà notre exception culturelle. Note, y'avait la même demande qui venait du Mexique, du Québec, d'Allemagne, d'Italie, et j'en passe…
Donc très vite, les producteurs d'Hollywood ont cherché des solutions.
La première d'entre elles fut de tourner des versions internationales de films parlants. Ou plus exactement, on reshotait chaque scène d'un même film par différents acteurs, en version française, allemande, espagnole, etc… Le plus souvent, ce tournage se faisait le soir, les équipes techniques pour l'espagnol, le français, etc, ayant observé ce qui a été fait en journée par l'équipe originale anglophone, pour tourner leur version le soir et la nuit.
Avec des bizarreries : la version hispanophone du « Dracula » de 1931 est considérée comme meilleure que l'anglophone avec Bela Lugosi.
D'autres films, comme « Les Vacances du Diable », étaient en fait des remakes locaux retournés au plus vite, en gardant le plan de montage original.
Ouais, des remakes locaux, ce que font toujours les Américains pour des films français avec « 3 hommes et un bébé » ou encore « True Lies ».
Problème : le retake demande de démultiplier les équipes, et d'avoir des acteurs dans la bonne langue.
Parce que les « Laurel et » Hardi tournés par Stan Laurel et Oliver Hardy en français phonétique, c'était… moyen ! Le duo n'a fait qu'une dizaine de courts-métrages en d'autres langues, ils n'avaient pas le temps. et surtout…
…est arrivé assez vite la seconde solution : le doublage.
Si tu n'as pas vu le film « Chantons sous la pluie », je vais te spoiler : Une vedette du cinéma très jolie joue dans un film en 1928 au moment où s'installe la technologie du parlant. La suite du film va donc être parlée, sauf que la très belle jeune fille a malheureusement pour elle une voix jugée très agaçante par tous les autres.
C'est une vraie anecdote arrivée à Alfred Hitchcock, le maître du suspens. Plutôt que retourner tout le film, il décide de recruter une autre femme avec une voix nettement plus agréable… et de lui faire enregistrer les dialogues en synchonisé avec les lèvres de l'actrice principale.
Et hop ! Doublage, lip-sync !
Ben les producteurs d'Hollywood ont vu ce qu'a fait le réalisateur britannique et l'ont appliqué sur d'autres langues.
Et enfin, arriva la troisième solution : le sous-titrage. Là, on ne touche absolument pas au son, on ajoute, en surimpression, du texte écrit sur un carton, traduit dans la langue du marché visé. C'est plus économique que le doublage, car on n'a besoin que d'un seul traducteur/adaptateur par langue. Par contre, il faut que le public fasse l'effort de lire. Pour les personnes sourdes ou malentendantes, le sous-titrage est la meilleure des solutions.
Alors oui, je sais : je fais partie des 15 % des Françaises et Français qui préfèrent la VOST (Version Originale Sous-Titrée) à la VF (Version Française). Et je le sens en utilisant la box télé de mon opérateur internet, soit la piste son originale, soit les sous-titres ne sont pas là, parce que l'opérateur n'a pas bien qualifié les flux audios et sous-titres des chaines de télés. Et quand tes préférences linguistiques sautent, t'as une preuve de plus que quasi tous les FAI français ont un manque de rigueurs et de tests dans les logiciels de leurs box télé. Alors que sur les plateformes américaines de VOD, bizarrement, c'est nettement moins fréquent !
Et puis… Et puis l'IA est arrivée dans la partie internationalisation du cinéma : dans la traduction, dans les sous-titres, dans le doublage.
Une pétition a été lancée par le Syndicat Français des Artistes interprètes et l'association professionnelle LESVOIX dans l'espoir que le Ministère de la Culture conditionne les aides audiovisuelles au recours exclusif à des traducteurs et comédiens humains. Pas sûr que ce particularisme français tienne longtemps dans le temps.
Enfant du Futur Immédiat, je me souviens dans les conventions genre Japan Expo ou Toulouse Game Show des karaoké doublages : On te montrait un épisode d'un dessin-animé, et avec 2 à 4 autres quidams, tu devais doubler en direct et sans filet un personnage. C'était très drôle car tout le monde pouvait tenter de doubler son dessin-animé favori devant un public hilare.
Mais si on passe ça à une IA, où est encore le fun ?
Textes : Da Scritch
Photo : Matt Keefe, CC-By Matt Keefe