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  • Extrait de l'émission CPU release Ex0076 : Histoires de la cryptographie, 1ère partie : Du papier et des neurones.

    Avant la domestication de l'électricité, il existait une première forme de télégraphe, optique, créée par Claude Chappe. Le télégraphe Chappe était constitué d'un réseau de sémaphores, d'immenses tours perchées sur des points hauts, disposés à vue de leurs voisins immédiats. Ces sémaphores étaient surmontés d'une perche principale, appelé régulateur et deux bras articulés appelés indicateurs. En fonction des angles que prenaient les bras, il était possible d'encoder 92 symboles différents.

    Le message était transmit de ville en ville en étant relayé par ces sémaphores ; la première ligne qui assurait les communications entre Paris et Lille, soit 200 km, utilisait une quinzaine de ces relais en 1791. Le réseau fut baptisé télégraphe Chappe, pas uniquement en référence à son inventeur Claude Chappe, mais aussi à son frère politicien Ignace, député à l'Assemblée Nationale qui a un peu poussé l'invention de son frère pour que l'État paie le prix fort de l'usage exclusif.
    Comment ça, conflit d'intérêt ? Reconnaissez au moins que le système est très rapide !
    La vitesse de transmission est stupéfiante : en 1794, Paris fut informée de la victoire sur les Autrichiens à Condé, dans le Nord, en moins d'une heure ! Même avec les chevaux les plus rapides, il aurait fallu au moins 6 heures pour transmettre l'information.

    Très vite, le télégraphe Chappe fut utilisé pour la transmission d'ordres militaires, administratifs et de dépêches d'informations à destination des préfectures. Napoléon consolida le réseau et en fit un des outils principaux de gouvernance, renforçant le rôle central de Paris dans une politique jacobiniste. En 1824, Ignace Chappe voulait ouvrir son usage au domaine commercial, mais les milieux d'affaires n'étaient pas vraiment chaud et y opposèrent une certaine résistance. Eh oui, on avait déjà des grèves de diligences qui bloquaient les voies rapides…

    À l'époque, il existait en France des bourses régionales où l'on pouvait spéculer sur les valeurs en journée, avant de subir une correction en fonction des échanges tenus au Palais Broignard à Paris.
    Or, en Bourse, celui qui est informé le plus vite a un avantage et peut donc vendre ou acheter des valeurs en sachant la tendance qui sera annoncée dans quelques heures. Encore de nos jours, dans le trading, tout est dans la vitesse de transmission de l'information, mais il faudra en reparler une autre fois. Revenons au XIXème siècle.

    François et Joseph Blanc, deux frères jumeaux spéculateurs de la place de Bordeaux, se sont spécialisés dans les bons du Trésor Public. Ils conviennent très vite qu'il faut connaitre avant leurs concurrents les cours de Paris afin d'assurer une position gagnante.
    En fait, ils n'ont pas besoin de connaitre les cours dans le détail, mais uniquement la tendance soit haussière soit baissière du marché, et de le connaitre bien avant que commence à être transmit le bulletin officiel des cours de la Bourse, arrivant en général par calèche donc plus d'un jour après.

    Si des collègues à eux utilisaient déjà la technologie du pigeon voyageur, notamment les Rotschild, celle-ci se montrait aléatoire et bien moins rapide que ce qu'avaient en tête les frères Blancs : la toute nouvelle ligne de télégraphe Chappe qui relie Bordeaux à Paris. Mais son usage reste exclusif à l'État. Pour y accéder, les deux frères vont corrompre un fonctionnaire manipulateur du télégraphe. Ce complice à Tours va glisser une coquille volontaire dans un message normal, n'importe lequel, coquille qu'il corrige aussitôt grâce à un symbole de contrôle de l'Alphabet Chappe signifiant efface le précédant caractère.
    Ouais, le bon vieux ⌫ Backspace !

    Pendant ce temps, un ex-opérateur télégraphique à la retraite observait toute la journée à la longue-vue la tour de Bordeaux pour repérer l'anomalie, afin d'annoncer la tendance stéganographiée aux deux frangins. Les messages transmis ne sont pas altérés à la sortie du réseau Chappe, quelque soit l'opérateur qui transcrivait les messages reçus. Bref, c'est Blanc bonnet et bonnet Blanc…

    Un simple caractère permet aux frères Blanc de gagner quelques heures sur les autres courtiers. Leur astuce fut mis en place en 1834, et passa inaperçue pendant deux ans, jusqu'à ce que Guibout, le complice tourangeau qui ajoutait les messages, tombe malade. L'homme expliqua la combine à un collègue dans l'espoir qui prenne la suite.

    Plantage !

    Son copain était un fonctionnaire honnête !

    Scandale !
    Procès !
    Devant le tribunal, François et Joseph Blanc reconnurent à la barre que leur procédé était amoral ; mais comme tous leurs concurrents cherchaient eux aussi à avoir l'information de plus en plus vite, il était impossible de démontrer qu'ils commettaient un vrai tort envers les autres investisseurs.
    L'agent public corrompu fut poursuivi, mais les deux frères Blanc furent relâchés et blanchis… faute de loi qui interdise à un particulier de recevoir des informations par le télégraphe. Un oubli réparé en 1837 avec la loi sur le monopole public des télécommunications.

    Les frères Blanc firent carrière dans les jeux de cartes, ils changèrent d'échelle en créant un cercle de jeu dans une des galeries du Palais Royal, lequel sera fermée en 1838 avec la première loi qui réglementa les jeux de hasards.
    Décidément !
    Ils continuèrent néanmoins avec cette carte à l'étranger. Ainsi ils proposèrent à des petits états de redresser leurs finances en prélevant une taxe sur leurs maisons de jeux. C'est ainsi qu'ils montent des casinos à Luxembourg et Homburg avec la bénédiction des autorités locales.

    Louis meurt en 1852, son frère François continue les affaires en solo.
    Il établit le casino de Monaco sur un appel d'offre, urbanisa le quartier de Monte-Carlo et devint le premier président de la toute puissante Société des Bains de Mer. Mais l'histoire de la Principauté n'est pas principale.

    Pendant ce temps, en France, le télégraphe électrique commença à être déployé en 1844, le télégraphe Chappe ne survécut qu'une dizaine d'années à sa concurrence.
    (D'ailleurs, j'aimerais pas décevoir les édiles de Toulouse, mais la ligne Bordeaux-Toulouse n'a tenu que 10 ans, à transmettre ses infos à la vitesse du TGV).

    Quand à l'affaire des messages cachés dans le télégraphe Chappe, elle entrera dans la postérité quand Alexandre Dumas s'en inspira pour une des péripéties de son roman « Le Comte de Monte-Cristo ».

    Auteur : DaScritch
    Photo : Télégraphe Chappe de Gallargues le Montueux en opération, CC Daniel Villafruela

    Pièces jointes

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